05/11/2013

Tu veux une télé ? fais un bébé !

Dans un magnifique pays de lacs entourés de montagnes, la Confédération Providentique, vivaient de paisibles citoyens et citoyennes : les Cits. Ils broutaient l’herbe de leurs champs, mangeaient du chocolat et avaient comme loisir de regarder constamment leurs montres, horloges, pendules et autres aiguilles de clocher. 

Dans ce pays merveilleux, les Cits travaillaient dur leur labeur de chaque jour. Au matin les Cits se levaient pour aller travailler, qui dans les champs, qui dans les usines ou les bureaux, et le soir, les Cits rentraient à leur foyer, heureux du travail accompli. Les Cits étaient persévérants, réguliers, jamais malades, toujours à l’heure.

Après des années de sage épargne, monsieur Cit rencontrait sa future madame Cit. Tous deux s’installaient dans une jolie maison avec des géraniums aux fenêtres, celles que les japonais adorent prendre en photo le dimanche au soleil.

Quand bébé Cit venait au monde, madame Cit restait un peu plus à la maison et allait moins au travail. Monsieur Cit travaillait encore plus pour subvenir aux besoins de la famille. Tous deux avaient bien réfléchi, longuement muri leur décision de produire un rejeton Cit. Après de longues années, les futurs parents avaient franchi le pas. La cuisine pouvait compter sur son mixer coloré, la voiture était payée, les traites des meubles remboursées. Le temps de bébé était venu.

Puis bébé eut une petite sœur Cit. Tous deux et leurs parents formaient la famille idéale que les japonais adorent prendre en photo le dimanche matin au soleil devant la maison aux géraniums.

Tout allait bien dans la Confédération Providentique. Les Cits travaillaient et après avoir épargné, produisaient les Cits de demain. 

Mais un jour, un ange, un génie, une divinité, dieu lui-même peut-être ! eut l’idée extraordinaire de modifier le biotope humain et privé de la famille. En effet, la Confédération Providentique allait verser de l’argent à madame Cit. Monsieur Cit et madame n’étaient plus responsables de leurs choix, les instances supérieures, celles qui siègent tout près du ciel, en avaient décidé autrement. L’argent tomba dans la maison tirelire comme la pluie sur le jardin. Madame Cit ricanait en voyant sa voisine partir le matin travailler à l’usine, car elle, madame Cit, elle avait la rente de dieu ! Plus besoin de travailler ! Elle commença à manger des tartines de beurre beurrées devant la télévision, puis des glaces de crèmes glacées. Madame Cit grossit lourdement, monsieur Cit aussi d’ailleurs. Tous deux adoraient les émissions intellectuelles du début de soirée de 19h à 22 h, ensuite, ils allaient se coucher. Les enfants mangeaient bien, la vie était belle en Confédération Providentique. Lors de chaque votation ou élection, la famille Cit se déplaçait en troupeau jusqu’au local de vote de leur commune pour glisser dans l’urne l’indulgence de remerciement au dieu providentique qui leur versait chaque mois cette manne divinifique.

Mais un soir, un orage sombre s’écrasa sur la maison aux géraniums. Un terrible éclair, un tonnerre effrayant. Sans crier gare, le soir de l’émission passionnante de télé réalité sur les gens qui mangent leurs chiens, la télévision, contre toute attente, rendit l’âme. Sans doute que les chiens sont immangeables et que la télévision le soupçonnait!

Le coût d’une nouvelle télévision n’était pas budgété dans les finances de monsieur et madame Cit. Alors madame fondit en larme. Le lendemain, quand monsieur Cit partit au travail en chaussettes blanches, madame pleurait encore. Le soir, devant leur assiette et l’écran noir de honte, elle pleurait toujours. Monsieur Cit n’en pouvait plus. A la fin du repas, il plia soigneusement sa serviette, repoussa sa chaise et se leva. Il avait pris une décision. Là, en bout de table, devant sa femme en larmes et les enfants muets, il toussota pour s’éclaircir la voix et déclara :

« Tu veux une télé ? T’as qu’à faire un bébé…

…et le dieu de la Confédération Providentique financera. Je me suis renseigné, au troisième gamin, la rente est augmentée car il faut une nouvelle voiture, une chambre de plus et que tout cela coûte très cher ». 

Madame Cit releva la tête, ravala sa morve et sourit à travers ses larmes. « On pourrait avoir une télé et une voiture ? » Elle resta pensive quelques instants et se remit à pleurer. Quand enfin elle put reprendre quelques esprits, elle soupira 

« Oui mais il faudra encore attendre neuf mois pour avoir la télé ! ».

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