26/09/2016

MA SYRIE: un passage de frontière comme un autre

Je suis fatiguée. J'ai travaillé toute la journée, rencontré des gens à gauche à droite, ai attendu des chauffeurs, suis partie dans des lieux que je ne connais pas, dans des bureaux, avec des gens à qui expliquer ce que je fais là, ce que je propose. Parler de banque suisse, de produits structurés, de finance... Je constate que dans ce pays où les banques n'existent pas, où il n'y a pas internet, montrer un graphique du Dow Jones est surréaliste. D'ailleurs on me dit que c'est moi qui ai pu faire le dessin du graphique sur une feuille de papier. Je renonce. Je leur parle de la Suisse, de la sécurité, du système politique stable, de la démocratie. Ils sont étonnés de se dire que c'est le peuple qui décide tout. "Ce n'est pas fatigant?" me demande-t-on ? L'avantage du système local est qu'on ne se pose pas de question, et qu'on n'en pose pas non plus. Si cela ne marche pas, c'est de la faute à l'autre. Chacun défend son business, et tout va s'ouvrir dans ce pays. 

Je suis vraiment fatiguée. Il fait nuit. Je m'endors vaguement dans la voiture. Le chauffeur ne parle pas un mot d'anglais. Pour passer la frontière il y a quatre douanes, deux par pays. Deux pour la Syrie, et deux pour le Liban. On passe la première. Je ne sors pas de la voiture, mon chauffeur a pris mon passeport. Il revient, il faut que je sorte. Je vais dans la salle, avec un monde fou. J'attends mon tour. Je donne mon passeport. C'est bon, on reprend la voiture. Quelques mètres plus loin, on s'arrête, je ne sors pas, le soldat se penche et me regarde, avec mon passeport dans ses mains. Il fait un signe au chauffeur. C'est bon, on continue.

Troisième arrêt. J'ai faim, je me réjouis de dormir, vivement d'arriver. J'ai rempli tous les papiers, payé la taxe, tout est en règle. On repart. Dernier poste frontière. Dans la voiture, le soldat a pris le passeport des mains du chauffeur. Il me fait signe de baisser ma fenêtre. Me tend mon passeport. Je suppose qu'il n'a jamais vu un passeport suisse. Il me parle en arabe, je ne comprends pas. Il s'en va. Revient avec un autre qui me fait signe de sortir. Je les suis, on se dirige vers la baraque. Dedans, une dizaine de soldats, certains très jeunes. Le mien me fait signe de m'asseoir. L'autre me demande où sont mes enfants. Je le regarde, incrédule. Mes enfants ? Oui, où sont mes enfants. 

J'ai trois enfants, petits, et les trois figurent sur mon passeport. Sur le passeport de mon mari aussi d'ailleurs. Mais mon mari n'est pas là. Je secoue la tête et réponds que mes enfant sont en Suisse. Il me dit que je n'ai pas le droit de voyager sans mes enfants. J'imagine assez mal comment mes trois petits de moins de dix ans pourraient se promener entre la Syrie et le Liban.

Ils sont plusieurs, parlent ensemble. Je suis seule, assise face à ces hommes, armés, en treillis vert, je me sens vraiment seule.

Mon soldat s'en va à travers une porte. Il a pris mon passeport. Le temps s'égrène. A l'époque, il n'y avait pas de téléphone portable. Je commence à imaginer des scénarios ennuyeux. Retourner d'où je viens, mais on a déjà roulé des heures et je n'en peux plus. Restée bloquée ici. Je promène mes yeux sur tous ces hommes qui me dévisagent. Certains ont le visage couvert d'acné, des gamins, avec des armes aussi grandes qu'eux. Mais à part eux, rien ni personne. Mon chauffeur doit être dans sa voiture, ou bien en train de discuter avec un collègue.

Je me confie au temps qui passe. Et mon soldat revient. Il me tend mon passeport, me fait un signe de la tête, l'autre ajoute "it's ok", et je peux partir. 

Assise dans la voiture je me dis que ce n'était rien qu'un passage de frontière.

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19/09/2016

MA SYRIE: la découverte

Je suis assise dans l'avion, direction, Alep. Je me sens en même temps très heureuse et très bizarre. Quand mon chef m'a donné son accord à ce que je réponde positivement à l'invitation d'assister au mariage, j'ai sauté de joie. Aller en Syrie, quelle histoire ! Alors tout le monde m'a dit que c'était une dictature, que les gens croupissaient dans les prisons, que le pays était l'un des plus pauvres de la planète, que je ne parlais pas la langue, que je ne connaissais personne, que le dictateur était un monstre etc. ec.

J'ai mis un chapeau dans ma valise. J'imagine que comme tout grand mariage, les dames vont porter des chapeaux. Un chapeau simple, sans ruban ni chichis, juste un grand chapeau.

Arrivée à Alep Aéroport International, je souris. C'est international comme certains aéroports de taille locale, mais ce qui me reçoit de plein fouet c'est la chaleur. Non pas une chaleur comme on la connaît aux Tropiques, non, une chaleur sèche, directe, comme un coup de poing dans la gorge. Il fait chaud. Le soleil est puissant, l'air immobile.

Mon client est venu me chercher. C'est un petit client. Sur son compte il a autant que moi sur mon compte d'épargne. Ce client, comme d'autres, m'ont été confiés suite à une segmentation interne. J'ai trente ans, trois enfants, suis une assistante en train, j'espère, de devenir junior. Mes clients sont tous petits, je ne connais personne, n'ayant aucune relation au Moyen Orient. Alors j'ai appelé chaque client pour me présenter. Ils habitent pour la plupart au Liban et un peu en Europe. Il y en a un en Syrie. Je l'ai appelé comme les autres. Et ce petit client a été très content. C'était le première fois qu'il recevait un appel. Nous avons commencé à travailler ensemble, je l'ai écouté, il m'a invitée au mariage de son fils.

Mon petit client est un petit homme. Avec un ventre généreux qui le précède un peu. Dans cette région du monde, on adore manger, et la cuisine est succulente, je le découvrirai à chaque voyage. Manger est une fête, on se retrouve ensemble, en famille, en amis, et on mange, on boit, pendant des heures, celles qui sont enfin fraîches au début de la nuit. Ces retrouvailles quotidiennes se vivent partout, jusque dans les jardins publics, les rond-points d'autoroute sur lesquels les gens sont assis, mangent, discutent.

Mon client m'emmène je ne sais où, à mon hôtel. C'est une grande tour qui surplombe la ville au milieu de la ville. Les chambres donnent soit sur un côté soit sur l'autre. Du mien, j'ai vue imprenable sur les jardins et la piscine de l'hôtel, et au fond, je vois la Citadelle d'Alep. D'un autre temps, perchée sur une colline aux flancs lisses, recouverts de dalles en pierre dorée.

Je ne connais personne et ce soir-là, je rencontre des centaines de gens. Un mariage en Syrie est un événement. Toute la famille, toutes les familles, tous les amis, tous ceux qui nous ont invités avant se doivent d'être présents. C'est un mariage chrétien, hommes et femmes sont ensemble. Plus tard et à Damas je serai invitée à un mariage musulman, et, en compagnie des femmes, aurais ainsi la chance de participer à un moment riche et coloré d'une culture dont j'ignore tout.

Mon chapeau est déplacé. Personne n'en a. Je le range sur mes genoux. Je suis intimidée dans cette église bondée de monde. C'est beau. La mariée est belle. C'est la plus belle. Moi je suis. Je suis le cortège, je suis celui qui m'emmène. Le dîner de fête a lieu à mon hôtel. Il s'appelle le Chahba Cham. Chams, si je ne me trompe, est le nom local de Damas, la ville soleil. Les deux villes rivalisent pour savoir laquelle est la plus ancienne dans l'humanité. Plusieurs milliers d'années.

Quand je m'endors, même avec les yeux fermés je suis encore éblouie par tant de gens qui se parlent, qui discutent, qui célèbrent, qui dansent, sur la grande terrasse, au frais. Mon premier contact avec la Syrie est très loin de ce qu'on m'a dit. J'ai croisé beaucoup de gens, de toutes sortes, et tous, sourient. Au mariage, dans la rue, dans l'hôtel. La Syrie sourit, et moi aussi.

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12/09/2016

MA SYRIE: Sissi, le restaurant des Reines

Je marche dans la ruelle. Entre deux hauts murs, murs nus de pierre jaune. Une bande de ciel bleu marque la rue du ciel, là-haut. Je suis le monsieur qui me précède. Je pourrais presque toucher chaque côté de mes bras. Il s'arrête. A notre droite une porte en bois qui s'ouvre entre deux pans de pierre taillés. Il s'arrête, me sourit, et s'engage dans ce gouffre de noir. Je suis. Noir et frais. Mes yeux ne voient plus rien. Le temps de m'adapter, je vois devant moi un comptoir, une sorte de table haute sur laquelle trônent des carnets, des stylos. Un homme très digne est en train de discuter fort sérieusement avec mon hôte. Il est habillé de noir, chemise blanche, veston, pantalon à plis. Avait-il une cravate ? Mon souvenir est imprécis. Je pense que oui, en tout cas, il avait le style de porter une cravate. C'est le chef de rang. Je vois soudain dans cette pénombre que d'autres hommes habillés de noir marchent dans tous les sens, ils vont vite et sont précis. Bien évidemment je ne comprends rien à ce qui se dit. J'écoute la musique des sphères, les mots égrenés comme des perles. Je perçois la douceur, la beauté, mais je ne la comprends pas. C'est ce qui rend encore plus présent ce sentiment de bien-être. Mon hôte se tourne vers moi. Après cette discussion qui devait être digne d'un ministre et de son roi, il me demande si je préfère manger dedans ou dehors. Dehors ? J'aime toujours être le plus proche de l'air qu'il m'est possible. Je suis. Encore. Nous marchons quelques pas, traversons une salle dans laquelle des tables sont dressées, couvertes de nappes blanches, de petits plats colorés, entourées d'hommes, de femmes souriant, discutant. 

Dehors. Dehors c'est dans la cour intérieure. Je m'arrête. Comment décrire un tel endroit ? Il y a des tables dressées tout autour de la fontaine, qui chante. Un citronnier embaume dans un coin, un escalier s'élève vers l'étage. Mes yeux le montent, marche après marche. Je découvre que les murailles de l'extérieur de la bâtisse se parent de fenêtres en dentelles à l'intérieur. Je tourne sur moi-même. Je sais déjà que tout le monde sait que je suis une touriste. On me regarde, on me sourit. Je m'éblouis. Je m'assieds sur la chaise que le serveur a retirée derrière moi. Il déplie ma serviette blanche et me la tend, je la pose sur mes genoux. La-haut, un grand carré de ciel bleu nous protège du soleil. Le ciel est limpide. Mon hôte me parle, l'entends-je ? Il commande les mézzés et me raconte que dans ce restaurant, l'impératrice Sissi est venue manger. Sissi. Sa statue a été inaugurée sur les quais, à Genève. Sissi qui passait son temps sur les rives du Léman. Elle était venue à Alep. Elle était venue manger ici, dans ce restaurant. Et depuis, me dit mon ami alepin, ce restaurant a pris ce nom: "Sissi". J'écoute la musique des sphères, l'impératrice, c'est moi, à ce moment précis, sous le ciel bleu roi, la nappe blanche, le serveur qui me tend l'eau fraîche et la verse dans mon verre. Alep, ville impériale qui a gardé les rituels de bienséance intacts. Alep la dorée. Alep. Choukran habibi.

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05/09/2016

MA SYRIE - Le club d'Alep d'été

Alep est une ville d'or. Elle trône sur des collines, dont une est couverte par la Citadelle, château fort perché sur une colline. Cette ville que j'ai traversée dans tous les sens des dizaines de fois reste un mystère quant à sa géographie. Est-ce parce que les rues forment des courbes harmonieuses sans angles droits ? est-ce parce que tous les bâtiments sont construits en pierre jaune, comme la pierre du Gard, poreuse et dorée, ruisselante d'ors chauds au soleil couchant ? Est-ce parce je suis toujours conduite par un chauffeur et que mon regard ne se lasse pas de regarder la vie qui grouille de chaque côté de la rue ?

A chaque venue mon rêve était d'aller au Club d'Alep. Cet endroit n'existe que dans les contes, tant c'est incroyable. Il y a deux Clubs d'Alep, le Club d'été et le Club d'hiver. C'est le même Club, ce qui change c'est le lieu. Le Club d'Alep l'été est un immense jardin dans lequel sont rangées des tables, en parallèle. Cela n'a rien à voir avec nos tables de bistrot. Au Club d'Alep, quand vous sortez, vous êtes une dizaine, une quinzaine, une vingtaine. La vie, la fête, le repas, tout cela se partage, avec la famille, avec les amis. 

Au début, quand on me proposait une invitation à dîner, je m'attendais, en bonne suissesse, de manger vers 20 h. Mais on venait me chercher vers 22 h, heure à laquelle je m'endormais de fatigue, étant donné que je me lève très tôt et que mes journées étaient très remplies.

22h, il fait nuit, la voiture arrive et nous partons au Club. Arriver là est comme arriver au paradis. Des arbres, de la lumière douce, des kyrielles de serveurs qui s'affairent, attentifs à vous rendre la soirée merveilleuse, normale quoi. On me propose des mezzés, je découvre les saveurs raffinées et différentes de ces petits plats de terre cuite remplis de caviars d'aubergine, mousses, purées, salades. Assise là avec un grand groupe dont je ne connais qu'une ou deux personnes, Monsieur et son épouse, je me sens merveilleusement bien. L'arak coule à flot, le vin est inexistant. Les gens parlent, les gens se regardent, les gens se disent qui ils ont vu la semaine dernière, ou qui a fait la fête, ou qui à marié sa fille. Tous les cancans sont là, le Club d'Alep c'est le journal local. A cette époque, je ne me posais pas la question de qui était chrétien et qui était musulman. Tout le monde était là, ensemble, à partager le même espace, le même air, la même cuisine. C'était le Club d'Alep d'été.

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