24/10/2016

MA SYRIE: mettre les petits plats dans les grands

Dans l'éducation des familles syriennes, qu'elles soient chrétiennes ou musulmans, l'hospitalité est un élément important, au même titre que la famille. Les amis ou visiteurs sont reçus avec des marques fortes d'amitié. Le bien-être de l'invité est un point d'honneur à satisfaire.

J'ai fait la connaissance d'une famille dont le père, d'un certain âge, est en train de transmettre son entreprise à ses deux fils. Il est importateur de matériel médical et ils sont très heureux de pouvoir fournir aux hôpitaux des machines très sophistiquées. Je me souviens qu'à cette époque ils étaient en cours d'installation d'une machine qui effectuait les opérations pour les yeux. Les yeux est un sujet sensible pour moi mais ce que j'en ai retenu, et qui est vrai aussi ici en Suisse, est que grâce à cette machine les personnes qui en bénéficient n'ont plus besoin de lunettes. Ce qui rend la vie plus aisée, bien évidemment.

Ces trois hommes, père et fils, étaient d'une grande élégance. Toujours très soignés, très attentifs au détail qui rend le "tableau beau". Très différents aussi, les deux frères se complétaient très bien. J'ai eu la chance d'être invitée au mariage du second, dans les jardins de l'hôtel Méridien à Damas, mariage féérique comme il se doit.

Ce fils, que je vais appeler Hani, voulait me fait connaître un petit restaurant qu'un de ses amis avait ouvert. Un restaurant indien. J'adore découvrir de nouvelles choses, de nouveaux lieux, de nouvelles saveurs, et manger indien à Damas me plaisait bien.

Nous entrons dans le restaurant. Il s'agit plus d'un couloir que d'une salle. Les tables, petites, sont disposées le long du mur droit en entrant. Il y en a moins de dix. Au fond trône le comptoir, minuscule, au-dessus duquel volète la télévision. Le programme est Bollywood. Couleurs et chants. Je ne comprends rien à la carte, d'ailleurs j'ai rarement vu les gens regarder la carte. Ils parlent au serveur qui leur détaille ce qui se trouve sur la carte. Je réalise à quel point la communication directe est essentielle dans ce pays. Les gens se parlent. 

Nous discutons de tout et de rien et les plats arrivent. C'est magique ! De tout petits plats, de dix centimètres de diamètre au plus, sont alignés sur la table. Remplis de divers mets tous plus odorants les uns que les autres, les yeux et les papilles sont émerveillés. J'adore les plats et Hani pose des questions à son ami sur la provenance. Ils ont été faits au souk du cuivre. Et Hani de me proposer de m'y emmener. J'accepte avec plaisir, j'adore visiter de nouveaux lieux et j'aime voir le travail artisanal, comment la main de l'homme façonne un objet.

Le lendemain Hani vient me chercher et m'emmène au souk des ferronniers. Arrivés je ne sais où Hani parque la voiture et nous nous trouvons comme au début d'une rue avec des sortes de niches ouvertes sur les côtés. Comme un souk sauf que chaque échoppe est un lieu de travail. Il y a des hommes qui tapent sur des bouts de métal, des morceaux de fer, de cuivre et de tas d'autres choses empilés sur le sol, contre les murs. Un bric-à-brac géant de bout des trucs métalliques. Et le plus assourdissant est le bruit. Le bruit des outils qui tapent, partout. Boum, boum, boum. Sans cesse.

Arrivés au bout à droite, Hani me dit: "c'est ici". Un homme souriant nous accueille, il me tend une sorte de petit tabouret, le seul du lieu, tout noir de suie. Je suis gênée de m'asseoir à double titre: d'abord il n'y a qu'un seul tabouret, alors les autres doivent rester debout et ensuite je vais me salir, c'est sûr, tellement tout est noir ici. Mais comment refuser ? Je m'assieds et remercie. Commence le rituel du café. Je n'ai pas vu quoi que ce soit qui y ressemble. Un gamin part en courant. Hani pose des questions en arabe auxquelles je ne comprends rien. Il me traduit ensuite la réponse. C'est bien cet artisan qui a fait les petites casseroles en cuivre du restaurant indien. Je dis que j'aimerais exactement la même chose. L'artisan hoche de la tête. Il comprend. Il me montre des boutons de couvercles et je choisis un modèle que j'aime bien.

Le gamin arrive, tout essoufflé. Il tient un plateau avec trois petites tasses, sans anse, dans lesquelles fument le breuvage brûlant du café. Les tasses ont encore des gouttes d'eau sur le pourtour qui montrent qu'elles viennent d'être rincées. Rincées. Il y a aussi le fameux verre d'eau. Que je ne prends pas. En revanche, je fais comme on m'a appris pour ne pas me brûler les doigts avec le café. Tenir le bord de la porcelaine avec le pouce et l'index, par le haut, et faire couler doucement une micro gorgée dans ma bouche. Tout un apprentissage. J'y arrive. Je bois une gorgée, cela discute ferme entre Hani et le forgeron. Ils doivent parler prix. C'est la partie la plus importante de la discussion. Si on ne parle pas prix, on ne fait pas affaire. Même si vous êtes d'accord avec leur prix, ils ne vous le vendent pas, j'ai appris ça au souk, moi qui déteste marchander. Je reprends une deuxième gorgée. J'écoute les bruits des marteaux sur le métal, il fait déjà chaud, très chaud, on doit certainement dépasser les 30 degrés. 

Hani me fait signe que c'est bon, que tout est en ordre, que je recevrai les casseroles la prochaine fois que je viens. Je remercie pour le café, dans la tasse un bon centimètre de marc cuit prouve que j'ai honoré le café qui m'était offert, et nous repartons dans la chaleur et le bruit.

Lors de mon voyage suivant Hani me confirme qu'il a mes casseroles en cuivre. Je suis enchantée et me réjouis de les voir. Hani vient à mon hôtel et je suis stupéfaite. Chaque casserole est assez grande pour faire une platée de spaghetti pour au moins six personnes. Il y a deux grandes casseroles, deux immenses plats ovales pour mettre un saumon entier, quatre casseroles de taille raisonnable et quatre plus petites. C'est très très beau. Et c'est très très grand. Où sont les petits plats du restaurant indien ? Je reconnais les boutons que j'ai choisis, c'est bien mes casseroles. Je remercie Hani qui refuse que je paye ce cadeau. Je suis à nouveau gênée, comment remercier autant de gentillesse ?

A l'aéroport, j'ai 80 kgs de bagage. Quand on me demande ce que je transporte, je réponds: des casseroles. Ce qui fait sourire le jeune homme qui m'enregistre. Des casseroles ? Oui bien sûr, et moi je suis Indien ?

08:00 Publié dans Ma Syrie | Lien permanent | Commentaires (0)

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