17/10/2016

MA SYRIE: un dîner avec Bashar

Un nouvel hôtel vient d'ouvrir à Damas: le Four Seasons Hotel. C'est un hôtel de luxe comme on en voit à Genève, Londres ou Paris. Un hôtel où le hall est immense, sombre, pour se prémunir de la chaleur, frais, pour se sentir bien. On sait qu'on est dans un hôtel de luxe et on sait aussi qu'on est à Damas: de grands objets rendent le décor local, bien que sans folklore. Après mes expériences dans divers hôtels plus ou moins propres et plus ou moins agréables, c'est le paradis que de loger ici. Et pour ceux que la dépense inquiète, les tarifs ne sont pas genevois...

Ce qui change aussi depuis que le Prince Bin Talal a investi et construit cet hôtel est qu'on y croit. Si un investisseur étranger de cette importance ose mettre des millions dans un tel projet, les autres, les plus petits, peuvent suivre, osent suivre. Depuis que Bashar est Président on sent un changement s'installer. Les taxis ne sont plus des vieux bateaux de style cubain mais des Dacia flambant neuves, petites et agiles dans les rues encombrées, il y a des supermarchés qui s'ouvrent, des marques internationales de vêtements qui sont proposées dans des boutiques avec vitrines. Les seules deux marques que l'on ne trouve pas, et personnellement elles ne me manquent pas, c'est celle de la boisson chimique de couleur brune et celle des hamburgers industriels. 

Ce soir j'ai rendez-vous avec deux amis. Je peux les appeler ainsi car cela fait quelques années que je les connais et c'est grâce à eux que je supporte un tel décalage de culture à chaque fois que je voyage au Moyen-Orient. Georges et Sami. Tous deux sont nés en Syrie et ont vécu à l'étranger. Comme quelques autres entrepreneurs que j'ai eu la chance de rencontrer ils ont étudié en Amérique, au Canada, en Angleterre et sont revenus au pays pour mettre en pratique ce qu'ils ont appris là-bas. Ces hommes et ces femmes, qui elles ont souvent étudié la pharmacie, sont un trait d'union formidable pour l'essor économique du pays. Ils sont porteurs de la culture arabe, en parlent la langue, connaissent les traditions et les vivent et dans le même temps sont nourris de valeurs occidentales, de savoirs techniques ou managériaux qui sont utiles dans cette époque de grande évolution. Pour moi, ils sont le meilleur dictionnaire dans mes efforts de compréhension des gens et de la culture syrienne car ils parlent les deux langages: le mien et le leur.

Nous entrons tous les trois dans le restaurant de l'hôtel. Je suis un peu connue car une femme suisse et seule qui vient plus de deux fois, ce n'est pas très courant. La salle est sombre, les tables sont disposées de façon à laisser de la place entre elles et entre les discussions. Le maître d'hôtel qui nous reçoit nous fait un signe vers un coin éloigné de la pièce. Nous sommes surpris, la salle est presque vide, seules quelques tables sont occupées. Georges fait un signe vers une autre table au centre. Le maître d'hôtel hésite, entouré de serveurs, un autre responsable arrive, il hoche la tête et nous suivons le maître d'hôtel vers une table au centre. Assis, nous parlons beaucoup. Enfin, Sami parle beaucoup. Sami est un homme qui parle fort, rigole fort, a des avis très prononcés et les prononce aussi très fort. Il faut savoir que si en Suisse on peut se permettre de dire ce qu'on veut où on veut quand on veut et sur le ton qu'on veut, ici en Syrie, ce n'est pas la coutume. On ne dit rien en public, "notre Président est le meilleur des Présidents", on ne s'occupe pas de politique et on vit heureux. On fait son business et le reste, on laisse. Tous les entrepreneurs, commerçants, chefs d'entreprise, chauffeurs de taxi... partagent le même discours: "on s'occupe de nos affaires, pas de politique". Cela me fait penser à notre fameux et protestant: "Vivons heureux vivons cachés".

Assis à discuter tous les trois, nous commandons à boire, à manger. Georges est un chrétien d'Alep et Sami un musulman de Damas. Ils ont 45 ans environ, ingénieurs de formation tous les deux, avec une formation aux USA. On parle du pays, d'économie, Sami fait des comparaisons. Je crois que c'est à cette époque que le grand sujet de discussion était la demande d'adhésion de la Syrie à l'OMC. Et on parle, et Sami tient des propos qui dépassent largement ce que la convenance locale nous permet de tenir. Je suis assise face à eux deux. A un moment donné, je regarde la table qui est derrière eux. Il y a quatre personnes assises. Un couple d'asiatiques et un autre. Je regarde plus précisément et vois étonnée qu'il s'agit du Président, Bashar El-Assad et de son épouse. On ne peut pas ignorer qui est Bashar, il est en photo sur toutes les vitres arrières des taxis. 

Je pose ma fourchette et discrètement dis à mes deux amis: "vous savez que nous avons votre grand ami assis derrière vous ?". Les deux se retournent, regardent la table, et reviennent à notre discussion. Sans rien de plus. Au fond de moi je me dis qu'effectivement les deux doivent être très amis avec le Président pour que cela ne suscite aucune réaction de leur part. Très bien, on continue comme si de rien n'était. La discussion roule comme au café du commerce, le vin coule, comme au café du commerce, bref, on passe une excellente soirée. Je comprends aussi pourquoi la salle est vide. Il y a la table du Président et quelques autres tables où deux hommes sont assis face à face. Ce sont les gardes du corps. Et puis il y a nous trois.

C'est quand le Président se lève et qu'il quitte la salle avec son épouse et le couple qui les accompagne, suivis de leurs gardes du corps, que mes deux amis se regardent étonnés et réalisent qui était derrière eux. Sami s'arrête de parler, il est comme tétanisé. "Comment ? C'est le Président ? Quoi ? Il y avait le Président derrière nous ?" Il est tout surpris, n'en revient pas. Quand je lui signale que je le leur ai dit durant le repas, ils me regardent incrédules. J'ai parlé de leur "ami" et le monsieur asiatique n'était pas leur ami. Il n'ont pas vu le Président ! Imaginer que le Président puisse venir manger comme tout un chacun dans le restaurant de l'hôtel est juste surréaliste ! Tous les deux sont sous l'effet du choc de la prise de conscience. Une fois la surprise passée, Sami est hilare de se dire que nous avons mangé avec le Président, sans le savoir ! A chaque fois que nous nous revoyons, nous reparlons en riant de notre "dîner avec Bashar".

 

08:00 Publié dans Ma Syrie | Lien permanent | Commentaires (0)

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