07/11/2016

MA SYRIE: un thé au Chahba

Arriver dans un pays étranger est une aventure. C'est un bonheur que de découvrir que tout, ou presque, est différent de votre propre pays. Vous ne comprenez pas la langue, les gens roulent autrement, la foule vous effare, les paysages sont désertiques, les gens vous posent des questions à n'en plus finir, vous devez travailler, comme vous pouvez dans des conditions inconnues, avec des gens inconnus, dans des lieux inconnus. Je suis seule, toujours seule, et me fais penser à une balle de flipper qui va d'un point à un autre sans très bien savoir où elle va rebondir.

A Alep je loge au Chahba Cham et quand enfin je rejoins ma chambre, tout là-haut avec une vue magnifique, je m'effondre sur mon lit. Je commande un thé.

Un thé. Un thé pour me réconforter. Un thé pour changer des cafés serrés. Un thé pour me reposer. Un thé au lait.

Après un moment que je trouve assez long j'entends frapper à ma porte. C'est le garçon qui s'occupe du service. Il a un grand plateau, une tasse sur une sous-tasse, une théière blanche ou presque, un bol avec des sucres. Je le remercie et constate qu'il n'y a pas de lait. Je lui demande du lait. Il ne me comprend pas. Il part en souriant, reprenant son plateau ayant compris que cela ne me convenait pas. Deux minutes plus tard le téléphone sonne. Un téléphone en plastic beige, avec des touches carrées, du genre qui faisait très moderne en 1980. Je réponds. C'est la personne responsable du garçon d'étage, il parle un peu anglais. Je lui explique que j'aimerais du lait avec mon thé. Pour faire un thé au lait. Il comprend. Il raccroche. J'attends.

Je regarde par la fenêtre. Il va faire nuit, les lumières du soir s'allument. Je ne peux pas contacter mes enfants, mon mari, les téléphones portables n'existent pas encore dans ce pays.

Un coup à ma porte. Je me lève, j'ouvre. Le même garçon que tout à l'heure, tout souriant. Il me dit quelques mots en arabe que je ne comprends pas. Il dépose son plateau avec précaution. Je vois une tasse sur une sous-tasse, une théière, un bol avec des sucres. Je ne vois pas le lait. Je demande au garçon. Il ne me comprend pas mais commence à m'expliquer plein de choses et, d'un geste entendu, soulève le couvercle de la théière. Elle est pleine de lait. Je vois un lait chaud. Le sachet à étiquette jaune trône à côté. J'imagine ce que cela donnerait si je mettais le sachet de thé dans la théière de lait chaud. Ma moue doit exprimer mon doute. Le garçon me regarde, inquiet. Il me dit quelque chose. Je le regarde, et fais non de la tête. Je lui fais signe d'attendre et rappelle la réception, son responsable. J'explique: j'aimerais une théière d'eau chaude avec un sachet de thé et du lait dans un petit pot à côté de la théière. Le responsable se perd en excuses et me dit qu'il a compris.

Le garçon repart avec son plateau. Il fait nuit par la fenêtre. Je suis fatiguée. J'ai soif. C'est donc si difficile de faire un thé au lait ? Après quelques longues minutes, j'entends la porte. J'ouvre, le garçon est devant moi, triomphant. Avec un grand sourire, il pose le plateau: une tasse et une sous-tasse, une théière, le sachet à étiquette jaune et un petit pot à lait, fumant. Je le regarde, il attend de moi un sourire, sourire que je lui donne, avec un billet. Il a fait trois fois la course pour m'apporter mon thé au lait ! Il repart, à reculons presque. Il est content, je suis contente. Ouf, la touriste est satisfaite !

Je glisse le sachet dans la théière, je regarde la nuit qui s'est emparée de la ville d'Alep, les lumières qui s'égrènent comme des étoiles. Je verse mon thé dans la tasse presque blanche, prends de mon geste le plus snob possible le pot à lait et verse le liquide dans la tasse. Je m'approche de la fenêtre, m'assieds et bois ma première gorgée de thé. Et je pense que l'histoire du thé est exactement ce qui se passe pour toutes les histoires possibles et imaginables en lien avec ce pays: comment se faire comprendre dans les choses de la vie qui me semblent évidentes.

Je déguste mon thé avec délectation. Mon thé au lait. Rien d'autre qu'un thé au Chahba...

16:20 Publié dans Ma Syrie | Lien permanent | Commentaires (0)

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