14/11/2016

MA SYRIE: les nappes de Takriti

Les syriens adorent les tissus. Les rideaux sont les habits de la maison, ils encadrent et drapent toute ouverture qui le permet. D'ailleurs, le tissu de Damas est réputé jusqu'aux contrées les plus lointaines et dans les temps anciens. J'aime ces lourds drapés, j'aime les nappes brodées, j'aime les couleurs des broderies, les arabesques de couture. Je ne me souviens plus à quel moment j'ai exprimé mon admiration devant ces nappes et je ne sais plus non plus qui m'a emmenée la première fois chez Takriti, à Damas. Je me souviens du nom Takriti, nom du marchand de nappes les plus réputées aux yeux de mes connaissances locales. J'espère ne pas écorcher ce nom Takriti, car je me souviens très bien du lieu. Un magasin au coin de deux rues, vous entrez, un comptoir, à l'ancienne, avec deux ou trois personnes derrière. Sur les côtés, devant, derrière eux, des piles de tissus pliés, emballés dans des plastics, du sol au plafond.

Vous posez vos yeux sur une bibliothèque inversée, des nappes pliées les unes sur les autres, de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les tailles. C'est une caverne de nappes. Lors d'une de mes visites, le marchand m'expliquera qu'il en a encore plus à l'étage, et me fera monter pour me montrer. Un stock immense. Des milliers de nappes. C'est une chose qui m'avait frappée avec les entrepreneurs que j'avais rencontrés. Les entrepreneurs produisent, créent du stock, et ensuite ils vendent. J'ai visité une usine de fils, une filature. Des couleurs criardes se déroulaient sur les machines et j'avais demandé sur quelle base ils produisaient, si c'était des commandes de leurs clients. Le responsable m'avait regardée avec surprise. Non, ils fabriquaient et ensuite, les clients venaient et choisissaient. Ils achetaient ce qui était là. J'imagine que chez Takriti c'est la même chose. Les nappes sont fabriquées et c'est le client qui fait son choix parmi un nombre incalculable de produits proposés. Il n'y a pas de mode, de tendance, de couleur "taupe", de style duchose ou dutruc. 

Je ramène des nappes en Suisse, pour moi et pour mes amies. C'est un cadeau original que je n'ai jamais vu chez nous. Alors quand il s'agit d'acheter, je pense à mes amies, à leur intérieur, à la couleur de leur vaisselle et je me fais servir. Vous ne partez pas à l'assaut des piles tout seul, un garçon vous sort les nappes au fur et à mesure.

"Combien de personnes? 8? 12? Table ronde ? rectangulaire ? Quelle couleur de fond ?" Je réponds, 8 personnes, rectangulaire, fond blanc. Et là, c'est le grand show. Le jeune homme s hisse sur une échelle, va dans une pile - pourquoi celle-ci plutôt que celle-là - et me ressort une nappe. Il ouvre le plastic, et là, déplie avec un geste de magicien un tissu immense, couvert de broderies. Broderies dorées sur blanc. Ou blanc sur blanc. Ou argent sur blanc. Ou bleu sur blanc. A chaque foi il déploie sa nappe comme une voile de navire, avec un grand geste élégant. Il y en a tant.

Je ne sais plus quoi prendre. Je suis comme enivrée de toutes ces nappes, de tous ces tissus, de tous ces mouvements. Je pense à mes amies, à leur salle à manger, à la fête à laquelle ces nappes vont être associées. Je regarde le jeune homme: "je prends celle-ci, et encore celle-ci". Il me demande si l'autre, celle en argent, ne me plaît pas. Bien sûr qu'elle me plaît. J'hésite. Il me sort encore d'autres nappes. Je suis encore plus troublée. J'en vois une qui serait magnifique pour les fêtes de Noël: rouge sombre, avec les broderies rouges sombre, ton sur ton. J'acquiesce et lui montre que je la prends aussi.

Toutes les nappes sont fabriquées à la main, les broderies sont artisanales, on le voit à leur irrégularité. C'est bien fait avec des machines, mais les motifs qui tournent sont faits à la main. La machine au service de la main, et non l'inverse. 

Je me dirige vers le bout du comptoir où trône la caisse. On discute, un peu. Je n'aime pas marchander, je le fais comprendre. Je demande directement le bon prix, sinon je pars sans rien. Il me donne son prix, qui doit être assez proche de ceux de ses client locaux. Enfin, c'est ce qu'ils me diront quand je leur dirai combien j'ai payé. Je n'ai jamais eu le sentiment d'être arnaquée. J'ai calculé dans ma tête en fonction de ce qui me semblait raisonnable pour moi, sachant que mon revenu était à dix mille lieues de celui du jeune homme au comptoir.

En rentrant en Suisse, j'ai des cadeaux. Ces nappes qui ornent, aujourd'hui encore, les tables de mes amies lors de grandes occasions. Des nappes syriennes, des nappes brodées, des nappes de fête.

08:00 Publié dans Ma Syrie | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.