21/11/2016

MA SYRIE : mon chauffeur de malheur

Comme je voyage souvent en Syrie, je prends des voitures de location pour me déplacer d'Alep à Damas, ou à Homs, ou Hamra. Je passe aussi souvent de Beyrouth à Damas, ou Alep, en voiture. Il n'y a pas d'avion. C'est de 3 à 5 heures de route. J'ai connu beaucoup de situations cocasses, comme celle de ce chauffeur qui arrive en plein Ramadan en m'expliquant avec son anglais approximatif qu'il est très fier car il a roulé de Amman, en Jordanie à Damas, puis de Damas à Beyrouth pour me chercher et qu'il va me mener à Alep, tout cela d'une seule traite, sans avoir ni bu ni mangé. C'est un voyage où je n'ai pas été très rassurée. Il mettait la musique très fort et avait allumé la climatisation au maximum, climatisation qui me fouettait le visage de son odeur d'aisselles d'un homme qui n'a pas arrêté pendant plus de 12 heures de conduire dans une chaleur torride. J'avais changé de place et m'étais assise derrière le siège passager. C'était moins pire.

A force de voyager en tous sens dans ce pays, j'avais rencontré un homme et une voiture qui tous deux me semblaient très sûrs. Lui conduisait avec attention, très calmement, et sa voiture était une grosse berline, relativement neuve, en cuir à l'intérieur. A chaque voyage les chauffeurs me laissaient leur nom et leur numéro de téléphone afin que je les rappelle. Lui aussi. Mounir. Il était grand, baraqué, devait passer du temps à lever la fonte et me rassurait. Aller dans des endroits tellement éloignés toute seule me semblait plus supportable avec Mounir. Je pensais que s'il m'arrivait quelque chose, il saurait nous sortir de là.

Mounir a travaillé longtemps pour moi. Il est vrai que le salaire qu'il recevait devait dépasser de loin tous les salaires de tous les chauffeurs locaux payés en monnaie locale. Je payais en dollars, et largement. Il était toujours disponible. Quand j'arrivais à l'aéroport et que la foule des chauffeurs avec leur carton attendait leurs client, il y en avait toujours qui l'appelaient ou allaient le chercher. Il m'attendait en retrait des autres, sans carton. On se serait cru dans un film d'action: la blonde arrive à l'aéroport de Damas, bondé de gens pressés ou moins, elle traverse les barrières et se dirige vers un homme, grand et fort, qui lui prend sa valise et qu'elle suit. La limousine attend parquée devant la porte de l'aéroport, il ouvre la portière, elle s'engouffre dans la voiture. Un film.

Tout allait bien avec Mounir jusqu'au jour où cela n'alla plus. Je rendais visite à un entrepreneur dans une contrée que je ne connaissais pas, vers le sud, en direction de la Jordanie. Il avait une grande usine. Il m'avait été recommandé par quelqu'un et m'attendait. Après des heures de route, nous arrivons, Mounir et moi, devant le bâtiment. Je sors. Je suis attendue. Il faut vraiment imaginer qu'une femme blonde et grande arrivant de l'étranger était une chose peu commune qui suscitait la curiosité. 

Je monte les escaliers, rencontre le monsieur avec qui j'ai rendez-vous. Nous parlons de l'économie, de son activité, de ce que je propose. Après discussion, ce charmant monsieur me propose de partager son repas. Nous quittons son bureau pour se diriger vers une salle de réunion, du genre grande salle un peu vide. Il y a déjà des gens assis. Comme je l'ai déjà dit, ces entrepreneurs, ces patrons, ces hommes, sont toujours entourés de plein d'autres hommes, qui ne me sont pas présentés et dont je ne connais pas le rôle.

Au menu de grands plats de keftah, sorte de brochettes de viande hachées avec des herbes fraîches, des légumes et du poulet en brochettes, des frites. Rien de très spécial, des plats comme notre plat du jour, en grand, chacun se servant dans le même plat. 

Mon hôte s'inquiète pour mon chauffeur. Il me demande s'il a mangé, je réponds que non. Alors il prend un pain - genre de crêpe tendre - y dépose une brochette, rajoute des frites et demande à un de ses hommes de le descendre à Mourir, avec une boisson. Je le remercie sincèrement de penser à lui. Nous continuons à manger et je tente de maintenir une conversation avec lui. Ce qui n'est pas tout simple assise en face d'environ six hommes qui mangent en silence et me regardent attentivement. 

Après quelques minutes, le garçon revient, la mine atterrée. Il a son sandwich à la main et explique en arabe, ce que je comprends sans avoir besoin de le comprendre, que Mourir a refusé le repas. Mon hôte devient tout rouge. Il s'énerve. Le jeune s'explique. Mon hôte le renvoie à Mourir, il ne peut pas refuser la nourriture. Il s'assied. Et m'explique. Je lui dis ma surprise. Mais tout s'empire quand le garçon revient, toujours avec son sandwich. Mon hôte se lève, s'énerve, se fâche vraiment tout rouge. Il jette le sandwich dans le plat, les frites volent. Je ne sais plus où me mettre. Les autres se taisaient déjà avant, maintenant ils sont le nez dans leur assiette. 

Quand finalement mon hôte s'est calmé, nous buvons le traditionnel café. Je le remercie chaleureusement de son accueil, le prie encore une fois de bien vouloir excuser le comportement de mon chauffeur et redescends les escaliers. Je m'assieds dans la voiture. Mourir démarre. Nous avons plusieurs heures de route devant nous. Après quelques kilomètres, je lui exprime ma surprise. Je lui demande pourquoi il a refusé le sandwich et lui raconte à quel point mon hôte était vexé et fâché. Et là, Mourir me répond qu'il n'est pas un chien, qu'il ne peut pas accepter un sandwich alors que tout le monde mange à table, qu'il est Mounir et que l'autre n'avait qu'à pas le rabaisser. Je lui explique qu'il aurait pu, la deuxième fois, prendre le sandwich sans le manger, pour ne pas faire d'histoire et que cela m'aurait évité des ennuis. Mourir s'entête et me dit qu'il n'est pas un chien, qu'il ne mange pas des frites dans un pain. Que cela me pose problème n'est pas son problème.

Je n'ai jamais revu cet entrepreneur du sud de la Syrie, je me demande ce qu'il raconte à ses amis de ma visite. Et je n'ai jamais revu Mounir. Mon travail était déjà compliqué avec nos cultures différentes, si en plus je devais faire attention à mon chauffeur qui se prenait pour la reine d'Angleterre, cela devenait vraiment ingérable.

08:00 Publié dans Ma Syrie | Lien permanent | Commentaires (0)

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