05/09/2016

MA SYRIE - Le club d'Alep d'été

Alep est une ville d'or. Elle trône sur des collines, dont une est couverte par la Citadelle, château fort perché sur une colline. Cette ville que j'ai traversée dans tous les sens des dizaines de fois reste un mystère quant à sa géographie. Est-ce parce que les rues forment des courbes harmonieuses sans angles droits ? est-ce parce que tous les bâtiments sont construits en pierre jaune, comme la pierre du Gard, poreuse et dorée, ruisselante d'ors chauds au soleil couchant ? Est-ce parce je suis toujours conduite par un chauffeur et que mon regard ne se lasse pas de regarder la vie qui grouille de chaque côté de la rue ?

A chaque venue mon rêve était d'aller au Club d'Alep. Cet endroit n'existe que dans les contes, tant c'est incroyable. Il y a deux Clubs d'Alep, le Club d'été et le Club d'hiver. C'est le même Club, ce qui change c'est le lieu. Le Club d'Alep l'été est un immense jardin dans lequel sont rangées des tables, en parallèle. Cela n'a rien à voir avec nos tables de bistrot. Au Club d'Alep, quand vous sortez, vous êtes une dizaine, une quinzaine, une vingtaine. La vie, la fête, le repas, tout cela se partage, avec la famille, avec les amis. 

Au début, quand on me proposait une invitation à dîner, je m'attendais, en bonne suissesse, de manger vers 20 h. Mais on venait me chercher vers 22 h, heure à laquelle je m'endormais de fatigue, étant donné que je me lève très tôt et que mes journées étaient très remplies.

22h, il fait nuit, la voiture arrive et nous partons au Club. Arriver là est comme arriver au paradis. Des arbres, de la lumière douce, des kyrielles de serveurs qui s'affairent, attentifs à vous rendre la soirée merveilleuse, normale quoi. On me propose des mezzés, je découvre les saveurs raffinées et différentes de ces petits plats de terre cuite remplis de caviars d'aubergine, mousses, purées, salades. Assise là avec un grand groupe dont je ne connais qu'une ou deux personnes, Monsieur et son épouse, je me sens merveilleusement bien. L'arak coule à flot, le vin est inexistant. Les gens parlent, les gens se regardent, les gens se disent qui ils ont vu la semaine dernière, ou qui a fait la fête, ou qui à marié sa fille. Tous les cancans sont là, le Club d'Alep c'est le journal local. A cette époque, je ne me posais pas la question de qui était chrétien et qui était musulman. Tout le monde était là, ensemble, à partager le même espace, le même air, la même cuisine. C'était le Club d'Alep d'été.

08:00 Publié dans Ma Syrie | Tags : syrie, voyage, culture | Lien permanent | Commentaires (0)

29/08/2016

MA SYRIE - Nour, ma rencontre avec la lumière

J'attends dans le hall. Je suis arrivée à Damas en voiture, avec un chauffeur. Une voiture jaune, un taxi, comme on en voit sur les photos de Cuba. J'ai traversé tout le pays ou presque. D'Alep à Damas, une route, toute droite, qui traverse des villages, des déserts, des champs d'oliviers, des montagnes, enfin, des rochers. Terre nue et aride, terre de sable et de chaleur. Je suis assise dans le hall de cet hôtel français, enfin, dont le nom est français: le Méridien. Il trône sur une colline, tour de garde au milieu du bruit des voitures qui n'arrêtent jamais de klaxonner. Je commande un jus d'orange à un serveur habillé de noir avec une chemise blanche sous un gilet. Il est très souriant, très avenant. Il y a des gens partout, ça rentre, ça sort. Tout un monde. J'ai tant de choses à voir que je ne vois rien, ou presque. 

Une femme habillée d'une longue robe foncée, cheveux cachés, très souriante, se tient debout devant moi. En anglais elle me demande si je m'appelle Jill. C'est vrai qu'il n'y a que moi comme "grande blonde" assise dans ce café dans le hall de l'hôtel. Elle ne pouvait pas se tromper. On ne s'est jamais vue avant. Je me lève, rougissante. C'est la première fois que je me trouve face à une femme dont on ne voit rien ou presque. Ses mains sont très soignées. Elle est très jolie, mince, grande, de grands yeux, elle marche toute droite, devant moi. Je suis tellement intimidée. Moi la petite suisse, gestionnaire junior, ou même pas encore, je me trouve derrière une princesse. Elle marche comme une princesse. C'est une femme comme les autres que je croise dans la rue. Je la suis. Elle me dit quelque chose au sujet de la voiture, je ne comprends rien, j'acquiesce. Soudain, le jeune serveur arrive en courant, sur le trottoir, brandissant un carnet en cuir noir et m'interpellant à haute voix. Je le regarde, surprise. Je suis partie sans payer mon jus d'orange ! Quelle horreur ! Ici aussi on paye ses consommations, bien sûr ! Comme en Suisse ! Je suis partie sans payer, j'ai honte ! Nour se tourne, échange quelques mots en arabe avec le serveur, elle sourit, sort son porte-monnaie de son sac et donne quelques billets au garçon. Il me regarde, me remercie, s'excuse, s'en va en reculant sur son trottoir. Je suis très gênée, je ne sais pas ce que Nour lui a dit. 

Le chauffeur arrive, il sort, ouvre la portière de cette voiture banale, réponds gentiment à Nour et nous nous asseyons derrière. Nour se tourne vers moi, m'offre son grand sourire, ses yeux brillants, sa douceur. Et elle me demande, alors comment ça va ? Je crois mourir...

08:00 Publié dans Ma Syrie | Tags : syrie, voyage, culture | Lien permanent | Commentaires (0)

22/08/2016

MA SYRIE

Devant les images terribles qui nous assaillent, au son des hurlements des bombes et de la haine, à genoux de par notre impuissance, je trouve qu'il est temps de rappeler le beau. De rappeler la gentillesse, la générosité, la singularité, la joie, la vie qui coulait, douce et simple, en Syrie. J'y suis allée la première fois en 1998, pour assister à un mariage à Alep. Depuis cette date et pendant 10 ans j'y ai voyagé. J'ai sillonné en tous sens ce merveilleux pays. J'ai rencontré des gens, comme ici et comme ailleurs, avec les mêmes envies, les mêmes rêves: manger, boire, dormir, envoyer les enfants à l'école, avoir un travail, cultiver trois légumes, ou des fleurs, avoir des amis, partager des moments de bonheur avec d'autres, marcher dans la rue, converser, célébrer.

Merci à la Banque Indosuez de m'avoir donné la chance à l'époque de partir dans cette contrée lointaine, le Levant, terre inconnue et intrigante, riche et pauvre, chaleureuse et inquiétante. Depuis, j'ai changé de banques et n'y travaille plus. Je suis libre de raconter, mais comme tout ancien banquier, je sais respecter la sphère privée de tout un chacun. Que mes amis syriens et libanais se rassurent, je changerai les noms, les lieux parfois aussi, les temporalités. Je prie aussi aux lecteurs connaisseurs de bien vouloir excuser les éventuelles inexactitudes qui vont certainement émailler mes souvenirs. 

Devant les bombes, devant la haine, devant la peur, je vais vous raconter Ma Syrie, celle qui a été ma vie pendant plus de 10 ans. Dans les traces de pas légers de Shéhérazade, je vais vous conter mille et une histoires de ce Moyen Orient fabuleux et envoutant... Vous venez ?

10:21 Publié dans Ma Syrie | Tags : syrie, voyage, culture | Lien permanent | Commentaires (9)